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 ALBERT AYLER…. un vrai festival !

Il y a 47 ans exactement, la lecture des programmes des festivals de jazz me donna des frissons nettement plus forts que celle des programmes d’aujourd’hui. Ai-je vieilli ou les temps ont-ils changé, les grands circuits commerciaux ayant fait leur travail ? En tout cas, le petit provincial de Rouen que j’étais décida en 1970, à l’âge de 19 ans, de faire le voyage de Normandie en train de nuit (pas aussi simple qu’aujourd’hui) pour me rendre à des concerts dans le sud où se produisaient des musiciens qui faisaient déjà partie de ceux qui me fascinaient : Archie Shepp et le Full Moon Ensemble à Antibes, puis les concerts devenus historiques d’Albert Ayler et de Sun Ra à la Fondation Maeght à St Paul de Vence. J’ai déjà relaté dans mon texte « Shepp, Shepp, Semper Shepp » le concert d’Antibes (sur http://jazzestla.blogspot.com). J’avais promis de revenir sur ceux de St Paul de Vence. Le temps m’a souvent manqué, parfois l’énergie, mais l’envie était toujours vivace dans mon esprit d’évoquer le souvenir de ces concerts fabuleux que d’autres ont aussi vécus et qui ont probablement laissé chez beaucoup de grandes émotions. Ayant eu la chance d’être présent à ces concerts, je souhaitais depuis un bon moment évoquer le souvenir exceptionnel de ces soirées sur lesquelles les plus jeunes trouveront peut-être de moins en moins les textes antérieurs écrits à ce sujet par des critiques et des spécialistes, textes finalement pas si nombreux que cela. J’ai croisé bien après cette période plusieurs personnes qui avaient aussi vécu ces concerts. A commencer par exemple tout simplement par Yoyo Maeght (venue dédicacer son ouvrage « La Saga Maeght » au Carré d’Art à Nîmes en 2015) que je n’ai pu m’empêcher d’aborder pour évoquer ces soirées. Elle était alors une petite fille de 11 ans qui assistait aux concerts organisés par… son grand-père auquel elle rend hommage dans son livre. Elle aussi en gardait un souvenir ému.


Déjà branché à la fin des années 60 comme beaucoup d’autres sur la musique de John Coltrane, la disparition de ce dernier en 1967, alors que nous avions déjà écouté beaucoup de ses albums comme « Ascension », « Olé », « Live at the Village Vanguard », « Om »… ( même s’ils arrivaient en retard en Europe et encore plus dans une ville de province comme Rouen où je résidais), sa disparition laissa tous les amateurs de l’époque perplexes sur ce qui pourrait se passer après. La disparition antérieure d’Eric Dolphy en 1964 n’arrangeait pas les choses. Coltrane avait marqué toute une génération de musiciens bien sûr, mais aussi d’amateurs finalement nombreux. Dans le sillage de Coltrane, il y avait bien entendu Pharoah Sanders présent dans plusieurs albums et très marqué par l’empreinte de Coltrane, puis Archie Shepp qui continuera sa route à sa façon, Marion Brown, John Tchicai et bien d’autres. Ornette Coleman connu aussi depuis un bon moment était aussi l’un des musiciens phares de cette période Mais une autre voix s’élevait au milieu de ce bouillonnement de l’époque : celle d’Albert Ayler. John Coltrane avait dit à son sujet : « Albert Ayler m’est très proche. Je trouve qu’il est en train de déplacer la musique dans des fréquences encore plus élevées. C’est peut-être là où je me suis arrêté qu’il commence, il a rempli un espace que je n’avais pas encore touché. » °

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Lecteur assidu dans ces années des revues de jazz, j’y trouvais quelques références sur Albert Ayler sachant qu’il se produisait aux côtés de Don Cherry, Sunny Murray, Cecil Taylor, Gary Peacock, Alan Silva, musiciens dont j’écoutais déjà la musique et dont les noms eurent rapidement une forte résonance en Europe. Le numéro 3 de la revue Actuel acheté en 1969 avec la célèbre couverture avec Don Cherry me régalait de tout ce qui me passionnait : article sur Sunny Murray, Chris Mc Gregor, poèmes de Sun Ra…. . Les disques de ces musiciens arrivaient au compte-goutte à l’époque, en particulier en province où il fallait encore qu’il y ait un disquaire ouvert à ce courant musical assez maudit pour se les procurer. Tout jeune étudiant, j’avais l’habitude de me rendre au « Record Shop », petit disquaire à Rouen où nous pouvions écouter dans des cabines des extraits des disques. J’y passais beaucoup de temps à écouter les disques des Labels « BYG », « IMPULSE », « ATLANTIC » et c’est là finalement que j’ai commencé ma collection. C’est là aussi que j’achetai mon premier disque d’Albert Ayler « Live at Greenwich Village », puis « Music is the Healing Force  of the Universe» dans lequel se produisait le pianiste Bobby Few l’ami d’enfance d’Ayler, ayant grandi tous deux à Cleveland, nés respectivement en 1935 et 1936. Il y avait donc bien déjà d’autres amateurs comme moi qui connaissaient Albert Ayler et non pas seulement un petit groupe d’initiés parisiens comme j’ai pu le lire quelque part. Simplement nous étions en province et étudiants, nous n’avions souvent pas les moyens de suivre les concerts de la capitale ni d’acheter tous les albums qui nous faisaient rêver. Le public d’ailleurs nombreux à St Paul de Vence n’est pas sorti de rien. Beaucoup savaient que ces concerts étaient exceptionnels, beaucoup attendaient avec impatience de pouvoir enfin écouter en direct ces musiciens qui, nous n’en doutions pas, constituaient l’avant-garde du moment.


L’annonce des concerts des Nuits de la Fondation Maeght : deux concerts Albert Ayler, deux concerts Sun Ra, me poussa donc à trouver tous les moyens pour m’y rendre (deux autres concerts prévus furent annulés avec… Milford Graves !). Accueilli dans la famille d’un copain de lycée à Nice, pour me rendre au concert du 25 juillet je pris un car pour St Paul de Vence. Découverte d’un beau village provençal, déjà un peu défiguré, mais moins qu’aujourd’hui. Pour se rendre à la Fondation Maeght, il faut monter une petite pente vers un espace arboré entre cyprès et autres espèces au milieu des essences provençales. La bonne chaleur du soir se mêlait à l’excitation du moment qui m’attendait. C’était une occasion unique d’entendre Albert Ayler qui n’était pas venu en France depuis 1966 pour un concert parisien où il avait reçu un accueil très mitigé proche du scandale. A côté du bâtiment de la Fondation Maeght inauguré en 1964 par André Malraux, où le propriétaire, mécène, Aimé Maeght accueillait de nombreux artistes comme Joan Miro, Alexander Calder, Fernand Léger, Alberto Giacometti, George Braque… une immense structure gonflable en chlorure de vinyle orange et blanche conçue par Hans-Walter Müller avait été installée pour les concerts. Gonflée sous pression de l’air en 10 minutes, cette structure plantée en pleine nature dans le site permit d’accueillir plus de 1000 personnes chaque soir. L’atmosphère du lieu, la surprise créée par l’impressionnante structure, le nombreux public qui affluait, tout cela contribuait à augmenter la tension de l’avant concert : j’allais entendre en direct et pour la 1ère fois Albert Ayler, Albert Ayler déjà écouté et réécouté avec ses albums, Albert Ayler l’avant-garde qui se profilait. Il y eut deux concerts les 25 et 27 juillet 1970. Impossible de décrire la musique, mieux vaut écouter les deux traces sonores au travers des deux albums du Label « Shandar » enregistrés par les soins du regretté Daniel Caux°°. (A noter que les thèmes des deux albums sont extraits uniquement du 2ème concert sans doute à cause d’un fait qui, par contre, fait bizarrement défaut dans ma mémoire : un article rappelait que le pianiste ne fut présent qu’au 2ème concert).



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Quelques mots malgré tout : l’ambiance fut exceptionnelle. Ayler mêle comme il sait le faire les envolées les plus free à des passages d’un lyrisme déchirant qui emporte le public. C’est un son de groupe, un son d’ensemble qui emplit la salle, auquel Mary Maria contribue avec sa voix émouvante et très soul, empoignant même à plusieurs reprises un sax soprano. Entre ses interventions, assise sur une chaise, dans une tenue blanche simple, elle ne quitte des yeux les évolutions de son compagnon. Elle doit mesurer à sa façon ce qui est en train d’arriver car le public adhère très rapidement manifestant sa joie par des applaudissements répétés après chaque thème. La joie est visiblement partagée de la façon la plus inattendue. Albert Ayler jette des regards répétés vers sa compagne affichant le bonheur de l’instant. Tout le groupe est visiblement emporté par cet accueil inespéré. Plus de 1000 personnes applaudissent à tout rompre la prestation. Je n’avais jamais assisté à un tel engouement. Les thèmes s’enchaînent sans relâche, la tension ne baisse pas, l’émotion semble ne pouvoir jamais s’arrêter. Les applaudissements des albums ne sont pas fabriqués, les rappels semblent ne jamais pouvoir s’arrêter et les musiciens ont eux-mêmes bien du mal à stopper ce bonheur partagé. Je n’exagère rien, tous les participants à ces soirées vous le confirmeront. A la sortie, tout le monde arbore un sourire de franche satisfaction. Je ne me souviens plus de mon retour sur Nice, mais le récit que je fis le lendemain à mes hôtes (pas spécialement amateurs de jazz) les décida à venir au 2ème concert, 2 jours plus tard. Je leur ai probablement transmis une grande part de mon émotion : ils ont craqué !
Un peu inquiet de ce que pourrait être leur réaction - ces gens-là n’avaient pas du tout l’habitude de cette musique- j’étais malgré tout assez confiant. Mes problèmes de transport furent donc réglés puisque mes hôtes m’emmenaient avec leur voiture. Etant niçois, St Paul de Vence, la nature environnante, la Fondation Maeght ne constituaient pas pour eux l’effet de surprise qui fut le mien venant pour la première fois dans cette région. Par contre l’installation de la structure les impressionna comme ce fut le cas d’ailleurs pour tout le public en général. Puis vint la musique.


Beaucoup comme moi étaient revenus au 2ème concert. Les acharnés, les inconditionnels. Nous mesurions le côté exceptionnel de ces concerts. L’avenir nous prouva que c’était bien le cas. C’est l’ovation dès l’entrée en scène comme si nous ne nous étions à peine quittés depuis le concert précédent. La musique ne faiblit pas. On sent bien que les musiciens sont imprégnés du succès d’avant. Au piano Call Cobbs, fidèle compagnon, (qui se permet de jouer du clavecin dans l’album «Love Cry » avec Milford Graves à la batterie et Alan Silva à la contrebasse entre autres…) au look d’un vieux monsieur très classe, costard cravate, lunettes noires, capable de toutes les audaces au piano avec un jeu très poétique qui tranche avec celui plus strident d’Ayler tout en s’y mêlant parfaitement, à la batterie Allen Blairman (qui au passage enregistra aussi avec Mal Waldron) assure sans chercher d’effets particuliers un jeu d’une efficacité redoutable avec une présence permanente, Steve Tintweiss complète la formation à la contrebasse avec la plus grande harmonie. Tous jouent sans relâche avec une énergie débordante. Les flots de masses sonores allant parfois au maximum de ce qui est possible d’intensité alternent avec des accalmies où chacun livre ce qu’il y a de plus subtil dans son jeu. Mes amis sont très vite conquis emportés par la liesse générale. Les solos d’Ayler sont souvent « le cri » mais le « Love Cry » titre de l’un de ses albums antérieurs. Emouvant, déchirant, lyrique ! Le sax pousse le son à l’extrême, mais c’est lui qui se livre totalement emportant le public dans le sillage de ses émotions. Pour beaucoup on ne connaissait Ayler que par les disques qui nous permettaient de découvrir déjà un son unique comme dans la fameuse version de « Summertime » avec Gary Peacock et Sunny Murray. Nous connaissions plusieurs de ses compositions, mais la formation pour ces concerts fut nouvelle et le plaisir d’entendre en direct celui qui pour nous ouvrait une nouvelle voie du jazz fit de ces soirées un moment exceptionnel. Mary Maria donne toute son énergie dans un final d’un lyrisme époustouflant avec le célèbre « Music Is The Healing Force of The Universe » que le pianiste 3
Bobby Few se plaît à jouer encore souvent aujourd’hui. Une fois de plus les applaudissements furent interminables (comme en témoigne les albums), on ne compte plus les rappels. Mes hôtes furent ravis, tout le monde sortit la mine épanouie. Tous, nous avions vécu quelque chose d’inoubliable. Nous quittions ces concerts avec la conviction que dorénavant nous aurions davantage d’occasions qu’auparavant d’écouter à nouveau ce musicien qui venait de conquérir le public en France.
Quelques mois plus tard, ces soirées prirent pourtant brutalement une dimension particulière avec la disparition tragique du saxophoniste, Albert Ayler quittant le monde en se noyant dans les eaux de l’East River à New-York le 25 novembre 1970. La nouvelle fut terrible pour les amateurs de jazz qui connaissaient sa musique. Elle émut particulièrement, on imagine bien, le public qui l’avait acclamé quelques mois auparavant lors des célèbres soirées à la Fondation Maeght. Le saxophoniste maudit, souvent incompris durant des années, disparaissait après l’accueil triomphal du public en France, premier grand véritable succès de sa carrière. Derniers concerts en Europe, derniers albums du saxophoniste. La nouvelle voie qu’on voyait se dessiner dans le jazz était privée de l’un de ses musiciens phares. De nombreux saxophonistes se révélèrent avoir été déjà très influencés par ce son qui était propre à Albert Ayler et ils poursuivirent à leur façon dans son sillage. Mais Albert Ayler allait manquer ! Une bonne partie du public de l’époque ne peut avoir oublié ces soirées – enfin je l’espère !- Pour ma part, chaque écoute aujourd’hui de ces albums s’accompagne du souvenir de l’ambiance qui fut celle du direct. Le souvenir et l’émotion sont intacts. C’est ce que j’ai tenté de faire partager avec ce simple récit.


Après ces concerts de fin juillet 1970, c’en était pas fini avec les chocs musicaux puisque les 3 et 5 août, c’est le Sun Ra Arkestra qui était programmé. Mes amis conquis par la révélation d’Albert Ayler voulurent me suivre et entraînèrent d’autres amis. A coup sûr, une plongée dans la musique de l’Arkestra, c’était un choc assuré ! Il y avait de quoi être enthousiaste, car il s’agissait de la première tournée européenne de cette formation dont nous connaissions déjà quelques albums. Sun Ra pour 2 concerts ! Cela ne s’oublie pas non plus, mais un peu de répit, j’y reviendrai plus tard. Sachez que ce sera pour transmette une émotion aussi intense que celle que m’avaient procurée les concerts précédents tout en rendant hommage à un musicien longtemps aussi décrié par certains, à tort et pour lequel j’ai eu et conserve une admiration partagée par beaucoup d’amateurs.

Patrice Goujon 22 juillet 2017 (Ce texte est écrit en toute modestie, sans prétention. Il comporte sans doute certaines erreurs d’écriture. Il s’agit pour moi de rendre simplement hommage à un musicien qu’il ne faut pas oublier et de donner à ceux qui sont nés plus tard une part du parfum de cette époque).

° extrait de la 1ère page du livre Albert Ayler  « Témoignages sur un Holy Ghost » ouvrage édité sous la direction de Frank Médioni éditions Le mot et le reste qui regroupe de nombreux témoignages de musiciens qui ont joué avec lui, l’ont fréquenté ou écouté ainsi que de divers acteurs du monde du jazz.

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°° Daniel Caux, disparu en 2008, fut rédacteur à Jazz-Hot, animateur d’émissions de jazz et de nombreuses autres émissions musicales sur France Musique et France Culture dont le célèbre « Atelier Musical de Création Radiophonique ». Il fut le directeur artistique du label Shandar. C’est lui qui signe magnifiquement le texte de présentation sur les deux albums d’Albert Ayler. Il fut très vite avec quelques autres parmi les plus sincères défenseurs d’une avant-garde que bien d’autres mirent du temps à accepter, il en resta toute sa vie un fidèle défenseur et un témoin enthousiaste. 4

Chapeau, Mr Terronès !





Le Jazz Est Là a souhaité reproduire l’interview de Gérard Terronès « Les dessous du doulos » réalisée par la revue DJAM en août 2015 car le travail qu’il a accompli au service du jazz est considérable : fondateur du Label indépendant Futura Marge en 1969 et organisateur de nombreux concerts dans des lieux historiques de la capitale, à commencer par le Gill’s Club. Rappelons que vous pouvez consulter la liste de ses productions avec le lien Futura-Marge qui figure sur notre blog.


Commentaire de Le Jazz Est Là :
           Nous reproduisons cet article car Gérard Terronès y exprime l'essentiel de ce qui fut le fil conducteur de son combat en faveur du jazz, ligne qu'il ne quittera jamais. Avec une carrière derrière lui de déjà près de 15 ans à l'époque, Gérard Terronès se lance alors comme toujours dans un nouveau projet qui sera suivi de bien d’autres, devant surmonter à chaque fois tous les obstacles et les entraves qui n'ont pas manqué sur son parcours. Il a lutté avec ce même esprit toutes ces dernières années loin des courants dominants. Nous ne l'oublierons pas !






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DE FRANK LOWE A….. BERNARD SANTACRUZ

Dans les années 70, habitué des concerts de Rouen Jazz Action qui accueillait tous les grands représentants de ce qu’on appelait alors le Free Jazz ou New Thing, j’assistai en 1976 au concert d’un saxophoniste, trop peu connu : Frank Lowe. Pour ce concert, il était entouré du trompettiste Lawrence Butch Morris, du batteur George Brown et du contrebassiste Didier Levallet aujourd’hui seul survivant de cette formation. Butch Morris, qui enregistra aussi avec David Murray et bien d’autres, disparut en 2013. Il se produisit d’ailleurs avec celui-ci et le contrebassiste sud-africain Johnny Dyiani et George Brown en 1978 toujours dans cette vieille église désaffectée de la ville de Rouen : la salle Ste Croix des Pelletiers. George Brown formidable batteur, méconnu, s’installe à Paris durant plusieurs années. Il m’arrivait de le croiser à l’époque où le Duc des Lombards était un petit bistrot, tout en longueur, où l’on rentrait, entrée libre, prendre un verre au comptoir pour écouter les musiciens serrés au fond. Il y avait souvent Bobby Few (piano), Suliman Hakim (sax), Jack Gregg (contrebasse) et parfois George Brown toujours à l’affût d’un boulot parce que ça n’était jamais facile. On ne trouve presque rien sur ce musicien qui pourtant enregistre en 2002 avec Sonny Simmons et Jean-Jacques Avenel l’album « Live in Paris ». Des extraits du concert Frank Lowe furent donc gravés par Gérard Terronès dans l’album « Tricks of the Trade ». Ce saxophoniste m’avait marqué, mais il n’était pas facile à l’époque de se procurer les enregistrements. Et il n’était pas possible non plus d’acheter tout ce qui était produit. Il était aux côtés des plus grands représentants de l’avant-garde de l’époque. Citons quelques noms que nous avons plaisir au passage d’évoquer pour raviver la mémoire : Joseph Jarman sax, Billy bang violon, Joe mc Phee sax, Olu Dara trompette, Phillip Wilson drums, Rashied Ali avec lequel il enregistre un duo en 1973, Don Cherry avec « Brown Rice » en 1975, Charles Tyler sax avec lequel enregistrent également Bernard Santacruz et Rémi Charmasson, Wilbur Morris contrebasse (frère du trompettiste Butch Morris)…..

Quelques années plus tard, au hasard des pages d’un catalogue du Label Bleu Regard, je tombe sur l’album « Latitude 44 » dans lequel se trouve Frank Lowe, le batteur Denis Charles que je connaissais pour ses collaborations avec Archie Shepp, Cecil Taylor, David Murray … et le percussionniste africain Cheikh Tidiane Fall qui avait déjà enregistré en 1979 avec Bobby Few et le regretté Jo Maka (saxophoniste). C’est décidé, je commande l’album, avec ces gars-là, ça doit être bon, même si je ne connais pas le contrebassiste. Et, s’il joue avec eux, c’est qu’il est bon. D’emblée je fus frappé par le jeu de la contrebasse qui n’était pas sans évoquer celui des plus fameux de l’avant-garde que j’écoutais. Ceux dont parle Bernard Santacruz dans l’interview de l’époque que nous reproduisons : Fred Hopkins, Henry Grimes…. Mais il ne s’agissait pas pour le contrebassiste Bernard Santacruz d’une rencontre éphémère : suivirent les albums « After the Demon’s Leaving » en 1997 et le duo « Short Tales » en 2000 dont nous reproduisons la critique (rubrique « critiques d’époque »). Frank Lowe disparut en 2003, période où je m’installai dans la région.

Quelques mois après mon arrivée à Nîmes, je me rendis à l’un des concerts de l’AJMI à Avignon, association un peu parallèle dans son esprit à ce qu’avait été pour moi Rouen Jazz Action. C’est là que je rencontrai pour la première fois le contrebassiste de « Latitude 44 » dont j’avais ignoré le lieu de résidence. Je ne mesurai pas alors que sa collaboration avec Frank Lowe venait juste d’être interrompue par la disparition de dernier. Très vite je m’aperçus que, si je n’étais pas musicien, nous avions beaucoup de références musicales communes.Dès que je me mis à organiser des concerts, il était clair que je ne manquerai pas l’occasion d’inviter celui que j’avais découvert aux côtés de Frank Lowe. Je souhaitais des rencontres avec des musiciens du même courant musical : ce fut le cas pour notre plus grand bonheur avec John Tchicai, Bobby Few, Rasul Siddik et Ernest Dawkins. Parallèlement je découvris la richesse des collaborations de Bernard Santacruz qui depuis longtemps avait ouvert, avec tout un réseau de musiciens amis que je découvrirai, une voie large d’aventures possibles : la prochaine étant la venue de son quartet « Migrants » en janvier 2015, évènement marquant pour ce début d’année.

(Vous pouvez commander auprès de Le Jazz Est Là les albums cités ainsi que l’album solo.)

Patrice Goujon le 15 janvier 2015


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Jean Jacques Avenel : nous ne l’oublierons pas !

L’Association Le Jazz Est Là est très touchée comme nombre d’amateurs de jazz et de musiciens par la disparition du contrebassiste Jean Jacques Avenel décédé le 12 août. Nous aurions dû le recevoir lors de deux concerts récents de notre Association en novembre 2012 avec le trio « Kuntu » aux côtés de Michel Edelin, John Betsch ainsi qu’en mai dernier avec « Résurgence » (Michel Edelin, Simon Goubert et Jacques Di Donato), ses deux derniers enregistrements chez RogueArt. Mais luttant déjà depuis longtemps contre la maladie, il n’était plus en mesure de toucher à sa contrebasse qui a vibré tant de fois dans de multiples concerts et de multiples enregistrements. Le président de Le Jazz Est Là, originaire de Rouen, avait très vite entendu parler de ce musicien par des copains étudiants qui venaient du Havre, (ville près de laquelle est né Jean Jacques Avenel) et qui l’avaient fréquenté au lycée : « Je retrouvais les copains du Havre aux concerts de Rouen Jazz Action que nous suivions assidûment dès 1972. C’est à ce moment qu’eut lieu la rencontre avec Steve Lacy au Havre (relatée par Jean Jacques Avenel lui-même dans l’interview Jazz Magazine de mars/avril 1978 – que nous reproduirons dans notre rubrique « articles »). M’installant un peu plus tard au Havre, le jeune contrebassiste qui avait d’emblée laissé sur place une solide réputation avait déjà filé à Paris, pour aller rejoindre l’avant-garde dans laquelle il occupa une place de choix et à laquelle il restera fidèle. Il rencontre alors Noah Howard, le quartet Frank Wright, il est aussi avec François Tusques autre figure du courant de l’époque, courant auquel nous adhérions totalement. Et le copain Avenel rejoint Steve Lacy, quelle histoire ! Une histoire qui allait durer plus de 25 ans et que nous avons suivie jusqu’à la fin ».
Dans cette longue aventure, qui fait faire au quintet le tour du monde des clubs et des festivals, sont présents les complices de toujours Bobby Few, John Betsch, Steve Potts musiciens que nous avons eu le bonheur de recevoir à plusieurs reprises à Nîmes. Le contrebassiste est avec Bobby Few et John Betsch dans l’album « Flowers around Cleveland » du saxophoniste David Murray en 1995, avec Steve Potts et Betsch dans l’album « Lonely Woman » de la pianiste Claudine François en 2004. Ses collaborations sont nombreuses car pour beaucoup de musiciens, c’est un ravissement de bénéficier de son jeu exceptionnel. Ses rencontres se multiplient comme par exemple avec le saxophoniste Sonny Simmons et le regretté et trop peu connu George Brown à la batterie dans « Live in Paris » en 2002 ou encore avec « DAG » trio avec Simon Goubert et Sophia Domancich. Et cela continue, impossible de tout citer ! En 2002, il enregistre quasiment le dernier album du pianiste Mal Waldron dans lequel la contrebasse laisse transparaître l’émotion forte de ce moment musical exceptionnel auquel se joint partiellement Steve Lacy : « One More Time » (voir notre rubrique « Critiques d’époque »).
« En février 2000, avec les copains havrais, c’est les retrouvailles avec Jean Jacques de passage dans sa ville natale pour un concert en trio avec Lacy et Betsch au Théâtre de l’Hôtel de Ville. Ambiance chaleureuse. Concert magnifique, la contrebasse a encore chanté de façon bouleversante comme toujours. La conversation se prolonge dans le hall après le concert, moment bref pour raviver quelques bons souvenirs. Nous connaissons bien l’itinéraire des trois musiciens qui sentent notre passion. L’échange est des plus chaleureux, à l’image du bonheur musical dans lequel nous venions d’être plongés. Ce sera pour la plupart d’entre nous notre dernier concert Steve Lacy qui disparaîtra en 2004 ». Après sa disparition, le groupe Potts, Avenel, Few, Betsch lui rendra hommage par une série de concerts. Aujourd’hui, c’est un autre pilier de cette formation historique qui va manquer. Partageons ces propos écrits récemment par Michel Edelin : «  Il nous reste les témoignages sonores de son génie musical, l’exemple de son exigence artistique, le souvenir de sa fidélité en amitié, d’un humour à fleur de peau et d’une inflexion de voix colorée d’une pointe d’accent havrais par laquelle il savait dire l’essentiel en quelques mots   … »
Oui, Jean Jacques Avenel n’a rien fait à la légère. Pas un enregistrement dans lequel son jeu ne soit magistral. Ecoutez l’introduction renversante de « Blues for JJ’S Bass » dans le « One More Time » de Mal Waldron, écoutez l’introduction émouvante, toute à l’archet de « Goût Bulgare » dans le trio « Kuntu » de Michel Edelin. Ecoutez ! Ecoutez et faites écouter Jean Jacques Avenel puisque c’est notre seul moyen aujourd’hui de l’entendre.

Patrice Goujon le 17 août 2014




«  CHARLIE HADEN ? Merde ! »

Depuis un moment l’idée me poursuivait d’écrire quelques souvenirs à propos de la musique de Don Cherry notamment à l’occasion du festival de Junas qui s’ouvrira le 23 juillet prochain avec l’Hommage à Don Cherry initié par Doudou Gouirand et Michel Marre, programme que Le Jazz Est Là avait eu l’occasion de proposer à deux reprises au public de Nîmes avec à chaque fois un grand succès. Une rencontre fortuite avec une amie amatrice de jazz sur le marché du Jaurès nous amène à évoquer le nom de quelques musiciens qui furent, pour beaucoup d’amateurs, ceux d’une grande époque : Ornette Coleman, Don Cherry, on parle aussi de Steve Lacy… Oui, quelle période ! Il faut que j’écrive sur Don Cherry. Quel bonheur que des musiciens comme Doudou Gouirand et Michel Marre se souviennent en musique, à leur façon, de celui qu’ils ont connu, en particulier Doudou qui fut très proche de Don Cherry, ce dernier enregistrant même sur une face de l’album de Doudou Gouirand « Forgotten Tales ». Sur la pochette de l’album enregistré en 1985, Pierre Lapijover commente: « La face B commence avec l’inimitable son de trompette de Don Cherry sur sa composition « World Music Suite », suite en 5 parties, où l’on peut retrouver l’ensemble de traditions musicales chères au trompettiste : racines du gospel (après l’introduction basée sur le –Welcome- de Coltrane), musique orientale égrenée sur l’accordéon de Salis, le Brésil que souligne le chant de Gouirand, l’Extrême-Orient avec une mélodie méditative illuminant la voix et la trompette de Cherry, et ponctuée par les guitares de Pansanel et Dorge et le soprano de Gouirand ».
L’hommage, Michel Marre et Doudou Gouirand (qui évoluent loin des courants dominants), le rendent finalement à travers une grande partie leur carrière marquée par le souffle nomade et l’esprit de liberté qui imprégnaient aussi la musique de Don Cherry. Michel Marre se produit et enregistre avec des musiciens du monde, citons « Indians Gavachs » à la suite d’une rencontre avec des musiciens du Rajasthan, « Mindelo » big band avec crotales, djembe, tablas ou congas, Doudou avec « Les Racines du Ciel » côtoie l’Afrique, l’ambiance cubaine avec « Boleros » L’un et l’autre pour finir se retrouvent, entre autres, avec John Tchicai dans le magnifique « New Jungle Orchestra » conduit par Pierre Dorge qui rend souvent hommage au contrebassiste sud-africain Johnny « Mbizo » Dyani qui fut longtemps dans l’orchestre. C’est tout cela aussi que ravive le quartet « Hommage à Don Cherry ». La date du concert approche, je dois parler de Don Cherry, certains passages musicaux que je connais par cœur défilent dans ma tête, les souvenirs remontent…
Le lendemain même de ma conversation sur le marché, un ami me prévient de la disparition de Charlie Haden. Réponse rapide par mail : « Merde ! ». Le Jazz Est Là ne fait pas à chaque disparition un article, même si à plusieurs reprises l’envie était forte comme pour Siegfried Kessler, Joe Lee Wilson, Byard Lancaster, Paul Motian, Ted Curson, Horace Silver… Charlie Haden ! Charlie Haden au moment où raconter Don Cherry m’occupe l’esprit. Dans notre rubrique « Critiques d’époque », nous avions déjà sélectionné le disque du célèbre « Libération Music Orchestra » disque fondamental, à plus d’un titre, de cette période dont les arrangements furent l’œuvre d’une autre artiste phare de l’époque et que nous admirons toujours : Carla Bley. Tout le temps que je pensais à Don Cherry ces jourss-ci, Haden était là évidemment aussi, et Ed Blackwell, et Ornette…. Charlie Haden est mort ! Je dois parler de Don Cherry et de Charlie Haden .

C’est bien avec la célèbre formation d’Ornette Coleman que Don Cherry et Charlie Haden gagnèrent d’emblée une solide réputation auprès des amateurs de l’époque Ce fut pour ma part d’abord à travers les enregistrements, qui je le rappelle, arrivaient au compte-goutte (et souvent bien après leur sortie américaine), dans les bacs d’un disquaire d’une ville de province à condition encore qu’il ne soit pas hostile à ce qu’on commençait à appeler le free jazz. C’est justement l’historique album « Free-Jazz » d’Ornette Coleman qui rentra dans ma discothèque. Mais je ne pus me procurer l’album sorti en 1961 que 7/8 ans plus tard, à l’approche de mes vingt ans. La pochette s’ouvrait sur « White Light » de Jackson Pollock. Quant aux musiciens, la liste est celle de tous ceux qui eurent droit à notre admiration pendant de longues années et que pour certains nous connaissions déjà et qui disposaient, bien que souvent plutôt jeunes, d’une belle notoriété: Eric Dolphy, Freddie Hubbard, Scott LaFaro, Billy Higgins, Ed Blackwell, Ornette Coleman et… Don Cherry et Charlie Haden. Cette longue improvisation indiquait la voie nouvelle qui allait s’ouvrir durablement pour le jazz. Ce grand bouleversement musical eut sa réplique quatre ans plus tard avec le « Ascension » de John Coltrane où se produisaient là aussi les futurs maîtres de cette nouvelle école. Sur la pochette intérieure de l’album « Free Jazz », le Label Atlantic imprimait la liste de ses autres productions. La liste des achats espérés était donc sous mes yeux  avec des titres évocateurs qui ne pouvaient que ravir les jeunes comme moi, emportés par la tourmente sociale de mai68 : Ornette Coleman : « Something Else », « Tomorrow is the Question », « Change have to Come », « This is Our Music », « Change of the Century », « The Shape of Jazz to Come », albums à travers lesquels se forgèrent le style et la réputation de Don Cherry et de Charlie Haden. Mais n’oublions pas que ces enregistrements s’effectuèrent entre 1958 et 1961. Rappelons aussi que Don Cherry fut aux côtés de Sonny Rollins en 1962 ( Our Man in Jazz ), d’Archie Shepp et de John Tchicai en 1963 dans le New Contemporary Five, d’Albert Ayler et Sunny Murray en 1964 (Ghosts) et de John Coltrane avec Ed Blackwell et Charlie Haden en 1966 ( The Avant-Garde). Cette grande communauté musicale à l’esprit libre et profondément humain favorisa l’émergence de talents prestigieux. Trop jeune à l’époque de tous ces albums, je ne pus les découvrir qu’ultérieurement. Mais le succès grandissant des musiciens américains en Europe contribua sans doute à l’accélération de la diffusion des disques que nous commencions à nous procurer, du moins, lorsque nos moyens d’étudiant nous le permettaient. Ce fut le cas avec deux albums remarquables que Don Cherry produisit plus tard sous son nom, alors que je le considérai déjà comme un de mes musiciens favoris : « Symphony for Improvisers » (1966) et « Eternal Rythm » (enregistré au festival de Berlin en 1968), albums dans lesquels Don Cherry confirmait au cornet son jeu chantant, mélodique, souvent déchirant et bouleversant d’un lyrisme empreint tout à la fois de nostalgie et de joie. Les écoutes répétées que je fis de ces albums dès leur acquisition me gravèrent des passages entiers dans la tête. Aujourd’hui, les réécouter me produit les mêmes émotions. Pas question d’écouter des extraits, il fallait consacrer 30 à 40 minutes d’écoute pour se concentrer sur ces créations, longue improvisation à l’image de « Free Jazz » ou d’ « Ascension ». L’ esprit nomade de Don Cherry lui fit parcourir le monde d’où il ramena des sons, des instruments, des mélodies comme avec les gamelans de Java et de Bali dans « Eternal Rythm » et sans doute un style de vie à la recherche d’une certaine sérénité blessée par les violences et les déchirements du monde. Je laisse le soin aux amateurs d’aller découvrir la liste des musiciens des deux albums cités, souvent compagnon de route de longue date de Don. Tous ont occupé une place primordiale sur la scène internationale du jazz.

Après la longue complicité dans le quartet d’Ornette Coleman, Charlie Haden va lui aussi mener sa route sans s’éloigner pour autant de ses compagnons de toujours. Avec le fameux « Liberation Music Orchestra » (voir notre rubrique critique d’époque), il est avec Don Cherry, Ed Blackwell , Paul Motian, Dewey Redman….. musiciens dont le foyer de création qui les regroupe est le sans doute, trop oublié, JCOA Jazz Composers Orchestra auquel participent également Carla Bley (qui y joue un rôle essentiel avec notamment la grande aventure musicale « Escalator over the Hill » qui regroupe tous ces acteurs), Cecil Taylor, Gato Barbieri, Andrew Cyrille… qui se retrouveront dans diverses formations au cours de leur carrière. C’est le cas dans les années 75/76/77 avec la formation d’un quartet avec Keith Jarrett, Charlie Haden, Paul Motian et Dewey Redman (« The Survivor’s Suite » 1976). Parallèlement se forme le célèbre « Old et New Dreams » que Michel Jules organisateur de Rouen Jazz Action depuis 1972 eut la bonne idée d’inviter en 1980 (quatre ans après leur premier enregistrement). Ecouter le saxophoniste Dewey Redman avec Don Cherry, Charlie Haden et Eddie Blackwell me mit dans un état de grande excitation. L’ombre d’Ornette Coleman planait bien entendu dans l’esprit de tous les amateurs. Mais Redman, c’est Redman et lui aussi jouait avec une puissance de jeu, une capacité d’improvisation et d’audaces qui nous ravissaient. Toujours dans cette vieille église rouennaise désaffectée, la salle Ste Croix des Pelletiers (voir article Archie Shepp), la salle était comble ce jour-là. Concert à 21h30, 35francs la place. On s’installe, ça discute, toujours des derniers concerts, des disques achetés, on parle d’Ornette, pour les novices on explique en long et en large pourquoi Don Cherry et Charlie Haden sont des géants, et qui est Blackwell, faisant désirer davantage à nos auditeurs le début du concert. Ca ne démarre pas, l’impatience monte un peu, mais si le public de 68 a quasiment dix ans de plus, il a encore des choses à se raconter. Le batteur semble absent de la scène. L’organisateur, un peu embarrassé, finit par expliquer que le batteur (dont on connaissait les problèmes de santé) avait un retard de transport du fait d’une dialyse pratiquée en Suisse. Le choix nous était donc proposé d’attendre ou de laisser le trio commencer. Les réponses furent confuses, Redman, Haden, Cherry tentèrent un démarrage. De mémoire, je crois que nous avions fini par admettre d’attendre, la tension n’en montant que de plus bel. Nous savions quel batteur était Blackwell et il allait de toute façon arriver. Vers 23h, tunique et coiffe africaines, Eddie Blackwell entre par le fond de la salle, longe l’allée qui mène à la scène sous les longues ovations du public. L’installation est rapide et c’est parti pour un concert magnifique de bout en bout. Le son des soufflants, magistral, emplit la salle, avec une basse et une batterie toujours présentes. Haden livre un solo de toute beauté dans un « Lonely Woman » ô combien émouvant. Don Cherry affiche sa sonorité propre à lui. L’homme dont on a écouté tant de choses, joue là sous nos yeux avec toujours la même générosité et sensibilité. Haden discret, modeste tire de sa basse avec précision et efficacité les sons qu’on lui connaît et qu’on reconnaît. L’équilibre du groupe est sans failles. La présence du batteur est permanente et le solo prend naturellement sa place. Roulements rapides, frappes précises, un rythme s’installe, mais très vite un autre se superpose, batterie ? percussion ? tam-tam ?, mouvements complexes d’une grande rapidité, les bras semblent à peine bouger. Redman reprend le thème avec les autres, applaudissements à tout rompre adressés au batteur qui n’en continue pas moins à jouer de toute son énergie, le solo se fond à nouveau dans la musique du groupe qui de thème en thème mène l’émotion à son comble. De quoi s’en souvenir plus de 30 ans après ! Il était clair que j’allais, ainsi que mes amis de l’époque, continuer à suivre le parcours de ces gars-là.
« Allô, Patrice ! -Oui. -J’ai eu ton message pour Charlie Haden  - Oui, un copain me l’a dit ces jours-ci ». Une amie du Havre, enseignante de musique, qui connaissait bien aussi les concerts de Rouen Jazz Action se souvient. « J’ai l’album du Liberation Music Orchestra. J’aimais bien passer à mes élèves le duo qu’il a fait avec Escoudé. –Ah oui, ça s’appelle « Gitane», pas facile à trouver. Haden a joué avec beaucoup de monde. Un duo, il en a fait un aussi avec le pianiste René Bottlang qu’on connaît bien ici à Nîmes. Tu te souviens ? il y avait eu aussi un concert à Rouen, avec le quartet Redman, et Don Cherry et Ed Blackwell en duo ? Quelle musique ! Don avait toutes sortes d’instruments : percus, flûtes, tambourins et il chantait. Et Blackwell, quel jeu subtil ! » Oui, j’avais pu assister deux ans avant le concert du quartet à ce mémorable duo qui était impressionnant et audacieux : une batterie et une trompette en 1978. Le souvenir de cette soirée était sans doute encore dans les mémoires lorsqu’on les retrouva avec le quartet, le souvenir de ces moments aujourd’hui même est intact.
Redman est mort,  Blackwell est mort, Cherry est mort, Haden est mort…
« Charlie Haden ! : merde ! »

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Patrice Goujon le 18 juillet 2014

(Ce texte est écrit en toute simplicité, un peu à la hâte. Il ne sera sans doute pas sans erreurs d’écritures. Espérons juste qu’il donnera envie aux plus jeunes de s’intéresser à l’œuvre de tous les musiciens cités car ils firent tous partie à leur manière d’une grande famille qui a exprimé, par sa musique, de grands espoirs pour l’humain tout en procurant à ceux qui ont eu la chance de les entendre de forts moments d’émotion. Quant à ceux qui ont connu cette période, ils retrouveront probablement, chacun à leur façon, avec des souvenirs semblables, le parfum de cette époque.)
Signalons que l’album de Doudou Gouirand « Forgotten Tales » a été réédité en CD par Musea Records.


Nous publierons prochainement dans notre rubrique « critiques d’époque » celles de « Symphony for Improvisers » et d’ »Eternal Rythm ».



JAZZ ET APARTHEID

La disparition de Nelson Mandela doit réveiller de nombreux souvenirs chez les amateurs de jazz qui ont connu (de loin) cette période de l’Apartheid, encore plus chez ceux qui l’ont subie ou aussi chez les plus jeunes qui s’y sont intéressés. On peut sans doute se réjouir, sur le plan de l’évolution humaine du respect unanime accordé à celui qui a passé la majeure partie de sa vie en prison, considéré alors par la CIA comme un dangereux terroriste. Même s’il y a sans doute beaucoup de « larmes de crocodiles », car à l’époque certaines banques et grandes sociétés continuaient sans vergogne à mener leurs affaires, tout comme avec les dictatures de l’Amérique du sud. Il y avait bien sûr des manifestations en Europe et dans le monde liées au bouillonnement de mai 68 en France, mais une grande majorité du monde n’était pour autant émue ni par l’emprisonnement de Nelson Mandela, ni par le sort réservé à la population noire étrangère dans son propre pays.

Le joug imposé à toute la population noire n’a pas épargné les artistes, encore moins les musiciens de jazz, ni les artistes ou écrivains blancs qui voulaient briser cette ségrégation insupportable au quotidien. Miriam Makeba illustre sans doute le mieux ce combat, contrainte à s’exiler aux Etats-Unis subissant les affres de l’Apartheid et les douleurs de l’exil. Tout comme son ex- compagnon Hugh Masekela (trompette, bugle) qui, vers ses 20 ans en 1961, a quitté l’Afrique du Sud pour les Etats-Unis. Il composera « Soweto Blues » pleurant les massacres qui ont suivi l’émeute de Soweto de 1976. Du côté blanc, c’est Johnny Clegg, surnommé le « Zoulou blanc » qui connaîtra arrestations et boycott de ses concerts pour son engagement pour l’abolition de l’Apartheid. Dans ce contexte difficile, avec un régime toutefois de plus en plus contesté, plusieurs musiciens vont résister, le plus souvent contraints d’aller porter leur témoignage, à l’aide de leur musique, à l’extérieur. Se rapprochant des musiciens noirs américains avec lesquels il y avait bien évidemment communauté de combat et qui eux-mêmes dans cette période prônaient d’une certaine façon le retour aux racines africaines, ces musiciens vont constituer un véritable courant de jazz sud-africain. Le pianiste Dollar Brand (qui deviendra Abdullah Ibrahim), classé « métis » par les lois de l’Apartheid, en est le parfait exemple, collaborant avec des musiciens de renom comme Gato Barbieri, Elvin Jones, Don Cherry, Archie Shepp… Dans cette mouvance, apparaît aussi un pianiste blanc, né à Somerset West, se considérant « citoyen du monde » : Chris Mc Gregor. Il s’entoure d’amis musiciens noirs, la majorité du groupe doit s’exiler à Londres. A ses côtés, des musiciens qui marqueront l’histoire du jazz de cette période : le batteur Louis Moholo, le contrebassiste Johnny Dyani, le sax Dudu Pukwana, le trompettiste Mongezi Feza, le ténor Ronnie Beer. Avec cette bande de « résistants » qui diffusent une musique à la fois joyeuse, imprégnée des sonorités et rythmes africains, non sans une certaine mélancolie, ponctuée par des cris de révolte, Chris Mc Gregor crée une formation à géométrie variable : le célèbre « Brotherhood of Breath » qui a ravi tous ceux qui ont eu la chance de l’entendre . Tous ces musiciens, s’ils ont bien entendu souffert de l’exil, ont sans doute tenu grâce à la chaleur des rencontres musicales et humaines avec les frères Black d’Amérique et à l’accueil souvent chaleureux du public en Europe et ailleurs, profitant d’une liberté impossible au pays. Mais n’oublions pas que beaucoup de musiciens n’ont pas pu échapper au poids du régime de l’époque et ont vu leur talent, voire leur carrière, bridé par un contexte étouffant. La fin de l’Apartheid n’a pas non plus toujours apporté ce qui était attendu. Plus récemment, le compositeur, arrangeur et instrumentiste Zim Ngqawana qui avait mis en musique l’investiture de Nelson Mandela, après avoir subi comme tous les autres le poids de l’Apartheid et les difficultés de l’exil, décède en mai 2011, victime à la fois d’un désespoir « post-Apartheid » et plus concrètement de déficiences, semble-t-il, du système hospitalier de la ville de Johannesbourg qu’il ne supportait plus.


    Tous ces musiciens ont forcément inscrit leur musique dans un combat qui rejoignait naturellement celui des jazzmen des Etats-Unis . Avec des styles, des émotions diverses, il y avait en commun l’aspiration à un monde meilleur , plus humain, en tout cas débarrassé des horreurs de l’Apartheid et de la stupidité de la ségrégation et du racisme. Le jazz a donc encore fort à faire !

Nous ne pouvons évidemment ici signaler tous les albums quasiment historiques de la période que nous venons d’évoquer. Nous tâcherons d’en citer quelques-uns prochainement dans notre rubrique « critiques d’époque ».

Patrice Goujon 08 décembre 2013 pour Le Jazz Est Là

Le Jazz Est Là a fait La Java

Plusieurs amis étaient à Paris le dimanche 21 avril à La Java pour l’hommage rendu aux musiciens disparus ces derniers temps. L’initiateur de cet après-midi était malheureusement absent pour des raisons de santé, mais bien sûr tous les participants pensaient à lui. C’est Margriet Naber (qui a longuement partagé sa vie avec John Tchicai) qui a introduit la séance avec quelques mots et en musique en duo avec le saxophoniste François Jeanneau. Puis des formations se sont succédés jusqu’au soir dans une atmosphère très chaleureuse avec de nombreux musiciens venus en toute simplicité pour des retrouvailles marquées du souvenir partagé des amis disparus Ainsi, on a pu entendre Michel Edelin, John Betsch, Peter Giron, Rasul Siddik, Simon Goubert, Sophia Domanchich, Sylvain Cathala, Michel Zenino, François Lemonnier, et beaucoup d’autres. On a aussi retrouvé Margriet Naber et François Jeanneau aux côtés de Bernard Santacruz à la contrebasse et Famoudou Don Moye à la batterie. Chaque intervention musicale était marquée d’une forte émotion car la présence de tous, musiciens comme public, avait bien là une résonance toute particulière. Merci à Gérard Terronès qui malgré ses difficultés de santé a maintenu cette initiative.











Jazz à la Java, hommage à la vie

Le Monde.fr | 23.04.2013 à 11h48
Par Francis Marmande

Gérard Terronès, infatigable inventeur de labels «indé» (Futura, Marge, Impro,Jazz Unité) sous couvre-chef cordouan à bords plats. Un port de tête inimitable. Des clubs comme s'il en pleuvait (du Blues Jazz Museum au Totem), des concerts ou festivals historiques – au Centre culturel Américain, au Palais des Glaces, à Massy, au Déjazet –, des tournées d'artistes, comme si tout était possible. Car la carrière de Gérard Terronès, épaulé par son épouse Odile et son fils Eric, consacrée sans partage à l'avant-garde et à toutes les possibilités desmusiques afro-américaines, à tous les possibles de leurs dérivés, à toutes les possibilités de l'improvisation et du rare, ne pose qu'une question: comment ça tient? Comment ça dure? Comment dans un monde hostile, c'est là, depuis 1965?

DEPUIS 1965, UNE PETITE BOUTIQUE DE DISQUES ET LA JOIE D'ENTREPRENDRE. EN 2011, JAMAIS LASSÉ, TERRONÈS PROGRAMME UNE FOIS PAR MOIS À LA JAVA LES CONCERTS QU'IL VEUT PROGRAMMERLA JAVA, 105, RUE DU FAUBOURG DU TEMPLE À PARIS 10E, EST UN DANCING À PAILLETTES, BOULE À FACETTES ET FLONS-FLONS QUE HANTENT ENCORE LES OMBRES D'EDITH PIAF, NÉE JUSTE UN PEU PLUS HAUT, ET DJANGO REINHARDT, NÉ PAR LE HASARD DES ROUTES EN BELGIQUE. C'EST DEVENU, COMME VOUS DIRIEZ, UN LIEU D'«ÉVENTS». SOIT. OÙ TERRONÈS AURA-T-IL DÉNICHÉ L'IDÉE DE REPRENDRE CE POINT MYTHIQUE, UNE FOIS PAR MOIS? MYSTÈRE. SEUL, SON CHAPEAU CORDOUAN À BORDS PLATS, TEL CELUI QU'ARBORAITLESTER YOUNG, POURRAIT RÉPONDRE.

Toujours est-il que le dimanche 21 avril à 16 heures, jusqu'à la fin de la journée, il lui est venu l'idée baroque de célébrer les disparitions de musiciens qu'il avait aimés, produits, propulsés, tous morts sans excès de tapage dans les derniers six mois : Jef GilsonByard LancasterJacky SamsonJohn Tchicai, Jean-François Canape, David S. Ware, Lol CoxhillSean BergenTed CursonYusef Lateef, et aussi bien, Maxim Saury.
De Claude Barthélémy (guitare) à Sophia Domancich (piano) et Nelly Pouget(sax), le plateau aurait eu de quoi séduire n'importe quel éberlué des innovations et des drôleries de la musique. Or Terronès n'a qu'un lien aléatoire, voire cachottier, avec la publicité, la «promo» et la «com ». Il n'est pas impossible que la discrétion de cette conduite soit, au fil de ses insatiables aventures, ce qui le maintienne en vie.
Très très débridés
Des dix-sept soli, trios (Michel Edelin), quintets (formidable Simon Goubert ou François Jeanneau avec Margriet NaberBernardo SantacruzDon Moye et Yolo Thchicai), isolons par pur choix et sans hauteur, des moments: le dialogue insensé de Pauvros (guitariste très électrique) et Ramon Lopez (percussions de haut vol); le FranzK Trio; et Sylvain Guérineau (ténor) avec Santacruz et Lopez.
Pauvros, du haut de ses 2,02 mètres pour une petite soixantaine de kilos, continue de veiller sur un univers sonore que personne n'a jamais exploré à ce point, passe encore, mais où pas grand monde ne s'aventurera plus, parce que ce serait comme faire du Pauvros. Guérineau, autre limonade: instituteur de la République, il continue de se vouer à la peinture et au sax ténor. Tous les musiciens de la capitale connaissent son son incroyable, sa façon hallucinante, amoureuse, amante, de traiter la musique, mais il entretient à la «com» et à la «prod» le même rapport bigleux que Terronès, bel hommage. Quant à FranzK Trio, attention: il s'agit d'une chanteuse, une vocaliste (Françoise-Franca Cuomo) en lien direct, d'inconscient à inconscient, avec Cyril Trochu et Guillermo Benavides. Un des instants les plus déchirants de tous les temps.
Pourquoi ces êtres humains, ces débrousseurs, ces pisteurs poïélitiques irrepérables, ne sont pas célébrés – on s'en fiche –, mais simplement donnés àentendre partout et sous toutes les latitudes? Mystère. Ce n'est pas notre affaire.Voir la liste des musiciens présents à la Java – du pianiste Bobby Few à qui vous voulez. Sans compter ceux, Alain Pinsolle (accordéon), Jean Bordé (contrebasse), Christian Lété (batterie), Frédéric Maintenant (piano), Eugénie Kuffler, qui auront joué très très débridés. Pour la joie de jouer. Répétons-le, la vie existe. Elle ne se sait pas toujours. Ah oui, animateur de Jazz en Liberté sur Radio Libertaire, Gérard Terronès est militant de la Fédération Anarchiste. Mais cela va sans dire.
Francis Marmande



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JOHN TCHICAI (1936-2012)

John Tchicai, compositeur, saxophoniste et flûtiste est décédé le 8 octobre dernier à Perpignan suite à des complications liées à un accident vasculaire cérébral. Au vu du manque de réaction de la presse ,française en particulier, je souhaite évoquer à nouveau auprès de tous nos contacts l’œuvre et la personnalité exceptionnelles de ce musicien ayant eu l’occasion de le connaître de près et d’apprécier sa créativité restée intacte ainsi que sa personnalité généreuse:

Né à Copenhague, il avait exploré la scène de jazz danoise et nord-européenne, puis rejoint dans les années soixante la scène new-yorkaise. Sa collaboration très étroite avec tous les plus grands acteurs de l’avant-garde américaine de ces années-là le fait souvent passer pour américain. Il était en fait afro-danois, sa mère danoise et son père congolais. Toujours très présent sur les scènes de Copenhague en particulier au célèbre «Café Montmartre», il reçut une bourse à vie du ministère de la Culture du Danemark. Mais les racines africaines ont toujours influencé son inspiration. Il collabora longtemps avec les sud-africains Dudu Pukwana et Johnny Dyani.

Dans les années soixante on le trouve aux côtés de Cecil Taylor, Archie Shepp, Albert Ayler, Don Cherry, Sunny Murray… Il participe à l'enregistrement historique « Ascension» de John Coltrane.
Il fonde le célèbre « New-York Art Quartet» avec le tromboniste Roswell Rudd, le batteur Milford Graves et le contrebassiste Lewis Worrell auquel participe le grand poète et combattant Leroi Jones (Amiri Baraka), il est aussi dans le « New York Contemporary Five», formation elle aussi historique.

Impossible de tout citer, tant l'œuvre est grande. John Tchicai était capable de jouer magnifiquement en duo avec Pierre Dorge (album «BalI at Louisiana» en hommage à un artiste du mouvement dadaïste) et tout aussi bien avec une formation de près de trente musiciens( «Afrodisiaca »). La musique des autres cultures était une inspiration perpétuelle pour lui. Il prit également le temps d'enseigner, de jouer dans les prisons, les universités, de participer à une rencontre avec John Lennon (album « Life with Lions»), de s'entourer de poètes, devenant parfois lui-même récitant. Citons encore quelques albums:
«Real Tchicai» en trio avec le guitariste Pierre Dorge et le contrebassiste Niels Henning Orsted Pederson, « Witch'Scream » en 2004 à New-York avec Andrew Cyrille et Reggie Workman, «John Tchicai with Strings» en 2005 et enfin le magnifique «Coltrane in Spring» en 2007. Sans oublier l’étonnant , très lyrique et inventif «Anybody Home?» enregistré dans une grotte aux îles Feroe où sa musique dialoguait avec les oiseaux et le bruit des vagues.

A 76 ans, ce saxophoniste avait encore de nombreux projets en cours, comme ce fut le cas tout au long de sa vie, projets d’écriture musicale, de textes qu’il aimait réciter ou chanter, de concerts. Le dernier en vue qui devait avoir lieu à Nîmes en septembre, qu’il a évoqué lors de sa maladie, était prévu avec son ami de longue date Famoudou Don Moye, batteur de l’historique Art Ensemble de Chicago avec lequel il avait enregistré en 1985 les «African Tapes».

Créateur infatigable, d'une grande modestie, très attentif aux musiciens qui l'entouraient, John Tchicai a toujours marqué ceux qui travaillaient avec lui, ceux qui le côtoyaient par la sérénité, l'intelligence et la grande humanité qui émanaient de sa personne.»

Patrice Goujon Le Jazz Est Là le 15/10/2012



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La venue d’Archie Shepp au festival de Junas le 22 juillet est un vrai bonheur pour tous les amateurs qui le connaissent depuis longtemps et pour ceux qui le découvriront et qui viendront probablement nombreux. Faisant partie de la première catégorie, Shepp ayant été l’un des musiciens qui m’a d’emblée fortement marqué , l’envie était forte d’évoquer les différentes occasions que j’ai eues d’être en quelque sorte un « supporter » comme beaucoup d’autres admirateurs, car au-delà des critiques et analyses de spécialistes, des interviews, des reportages dans les magazines (qui présentent tous bien sûr un intérêt indéniable), il reste que les amateurs, le public contribuent, à leur façon, à la diffusion du jazz et à la renommée d’un musicien. Ecoutant Archie Shepp depuis plus de quarante ans, ayant eu la chance de suivre (en partie) son oeuvre au fur et à mesure qu’elle se construisait, je veux livrer ici ce qu’ a été en quelque sorte « mon histoire de Shepp » dans laquelle, ceux qui voudront bien la lire trouveront - pour les plus anciens- des moments qu’ils ont dû vivre de façon assez semblable (ayant chacun bien sûr une histoire propre avec le jazz en général et la période dont nous allons parler) et- pour le public plus récent- jeune ou pas ,quelques repères qui permettront sans doute de mieux connaître un musicien pour lequel il ne suffit pas de dire aujourd’hui que c’est un grand. Je dirai parfois « nous », car cette passion du jazz et admiration de Shepp, je la partageai avec bon nombre d’amis de ma jeunesse et d’amateurs anonymes. Ce texte est évidemment écrit en toute simplicité, il ne sera pas sans erreurs d’écriture ou de maladresses, mais le but est surtout de faire partager l’enthousiasme.
Mon histoire avec Shepp commence avec l’écoute du disque de John Coltrane « Ascension » alors que j’étais encore jeune lycéen. Coltrane était entré à la maison quelques années avant avec le magnifique « Olé » qui fit grincer des dents les parents ! « Ascension » qui sortit en 1965 arriva un peu plus tard en France, encore plus tard dans une ville de Normandie. En effet, à l’époque, les disques arrivaient au compte-goutte, encore fallait-il qu’il y ait un disquaire qui s’intéresse à un jazz parfois maudit par certains. Un seul titre pour cet album qui était une longue improvisation regroupant tous les musiciens qui allaient marquer la nouvelle ère et dont je suivrai la carrière avec passion. Ne citons que les saxophonistes : Pharoah Sanders, Marion Brown, John Tchicai (invité récemment à trois reprises à Nîmes pour notre plus grand bonheur avec Le Jazz Est Là) et … Archie Shepp. Il était donc dans la liste des nouveaux venus et il fallait d’urgence avoir quelque chose d’autre sous son nom ainsi que pour chaque musicien du disque, car s’ils jouaient avec Coltrane, ils étaient forcément grands et l’avenir nous le confirma ! L’album « Newthing at Newport » (chez Impulse en 1965) tomba à pic, consacrant une face au quartet Coltrane et l’autre à Shepp avec des musiciens que je découvrais : Barre Phillips, Bobby Hutcherson, Joe Chambers. La pochette du disque était lue et relue, mettant ma connaissance de l’anglais à rude épreuve, mais les titres et noms des musiciens étaient connus par coeur. Le terme New Thing du titre de l’album fut la nouvelle expression utilisée, à la place de free jazz, trop souvent mal interprétée ou mal comprise, voire l’occasion de critiques caricaturales, alors qu’Ornette Coleman avait lui aussi enregistré quelques années auparavant l’album historique intitulé « Free Jazz » avec un double quartet .C’est donc dans ce « New Thing at Newport » qu’était enregistré le célèbre « Matin des Noirs » écouté et réécouté au point d’avoir le thème dans la tête, quasiment note par note, malgré ma méconnaissance de la musique, techniquement parlant. C’est à ce moment que le son très personnel d’Archie
Shepp me marqua définitivement. L’engagement d’Archie Shepp était aussi déjà là et cela ne gâchait rien puisque, l’amateur de jazz que j’étais, s’intéressait comme beaucoup d’autres à ce qui se passait du côté du mouvement noir aux Etats-Unis.
Cela dit, faute d’autres disques disponibles dans ma ville, la soif d’en savoir plus était, à l’époque, satisfaite par la lecture assidue de Jazz-Hot ou Jazz Magazine, pour suivre l’actualité, lisant les critiques d’albums qui tardaient à venir et rageant de ne pouvoir assister à certains concerts qui commençaient à avoir lieu en France. Ce fut alors l’occasion de mieux comprendre quel itinéraire avaient suivi ces musiciens. Je découvris qu’Archie Shepp, arrivant à New-York, avait enregistré avec un certain Cecil Taylor, pianiste exceptionnel, en 1960. Suivent rapidement les noms de Ted Curson (trompettiste qui collabora longtemps avec Charlie Mingus), Roswell Rudd (tromboniste qui suivra Shepp de longues années), Sunny Murray et Henry Grimes tous présents dans The Cecil Taylor Unit qu’on écoute encore aujourd’hui avec plaisir et qui est toujours marqué d’une grande modernité. Il était clair que tous ces musiciens étaient importants et je ne pouvais coller à leur actualité qu’au travers des revues et des annonces de disques, achetant certains d’entre eux beaucoup plus tard, n’ayant pas toujours les moyens, ni la possibilité de les trouver. Combien de fois ai-je regretté de me trouver à acheter une réédition en Cd de disques que je n’avais pu acheter à l’époque au moment de leur sortie ! Mais, retrouver tout, ravive la mémoire. Ce fut le cas pour Fire Music (album Impulse mars 65), dans lequel se trouve le titre « Malcom, Malcom, semper Malcom » qui me bouleversa et auquel participe Marion Brown qui était dans l’ « Ascension » du début, puis « Four for Trane » (août 1964) qui est présenté par l’écrivain et poète Le Roi Jones (Amiri Baraka - auteur de l’ouvrage « Le Peuple du Blues ») constamment présent et engagé aux côtés de ces nouveaux maîtres du jazz. En janvier 1964 sort l’album « Consequences » qui marque la collaboration entre Archie Shepp et Bill Dixon disparu l’an passé. John Tchicai, Don Cherry participent à l’enregistrement. L’un et l’autre par la suite marqueront à leur façon l’histoire de ce jazz nouveau. A propos de cet album Le Roi Jones écrivait : « Shepp combine la fureur de Coltrane et l’accent solide, le génie du blues presque intemporel d’un Ben Webster ». Sur la pochette du disque BYG chroniqué par Philippe Carles (Jazz-Magazine), on pouvait lire les propos de Bill Dixon : « Et si la musique comme tous les autres arts, reflète jusqu’à un certain point son époque, comment peut-elle s’empêcher de refléter ce qu’elle constate ? » Cette musique, à l’évidence, était directement liée aux convulsions de la société, aux luttes diverses dans le monde, à commencer bien sûr par celle du combat pour l’égalité des droits noirs/blancs aux Etats-Unis. Au passage, contrairement à la présentation des CD d’aujourd’hui, les vinyls nous invitaient à une lecture studieuse des textes où là aussi nous apprenions beaucoup sur chaque musicien, chaque composition et sur l’évolution générale du courant musical. Les pochettes qui s’ouvraient en deux parties avec texte et photos, avec aussi des couvertures célèbres, étaient un vrai régal. C’est là aussi que je piochais de nombreuses informations qui aiguisaient souvent mon désir d’en savoir plus. Merci à ceux qui ont chroniqué avec bonheur et sincérité des albums qui n’étaient pas du goût de tous.
Abonné à Jazz-Hot en 1969 (année de mon baccalauréat), j’y trouvai avec ravissement en couverture tous les grands noms qui me fascinaient. D’une grande simplicité, liée aux moyens de l’époque, le magazine nous livrait quelques publicités bienvenues présentant les nouveautés des catalogues Impulse, BYG qui, pour la majorité, allaient devenir des enregistrements historiques et que j’attendais avec impatience dans les bacs de mon disquaire local. « Kulu Se Mama », « Coltrane at the Village Vanguard », « Tauhid » (Pharoah
Sanders), et déjà les Shepp : « Mama Too Tight » (1966), « Magic of Juju » (1967). Albums que je ne tardai pas à me procurer. C’est aussi dans les magazines que je trouvai toute l’actualité qui en grande partie se déroulait à Paris, mais parfois aussi dans d’autres régions. La lecture des comptes-rendus de concerts prenait alors un relief tout particulier. Ce n’est qu’à travers cette lecture que je savais ce qui se passait dans le club le plus free de Paris : « Le Chat qui Pêche » que je connaîtrai plus tard.
Le mouvement de 1968 tout frais encore et dont j’avais connu le bouillonnement en tant que lycéen, nous avait porté à enrager contre la guerre au Vietnam, contre l’Apartheid et à nous passionner pour les combats comme celui de Guevara ou celui de Martin Luther King, puis des Black Panthers. Nous étions prêts à partager tout cela avec les artistes noirs qui, au travers de la musique, poussaient leur cri.
De ce point de vue, l’été 1969 ancra cette orientation lors du Panafrican Festival à Alger où se retrouvèrent tous les « leaders » (dont Archie Shepp bien sûr) du courant d’avant-garde, mêlés aux écrivains, poètes et théoriciens du mouvement noir américain ainsi qu’aux musiciens de plusieurs pays d’Afrique, les jazzmen marquant leur retour aux sources. J’entends alors parler de Ted Joans,(interviewé dans le N°252 de Jazz-Hot en 1969 –le griot surréaliste-), Eldridge Cleaver et bien d’autres. Le numéro 253 de septembre 1969 me fit rêver. La couverture présente, en tenue d’été, Sunny Murray, Grachan Moncur III et Archie Shepp en train de discuter. A l’intérieur : photos des nuits d’Alger par Philippe Gras et Horace, Shepp trônant dans une grande djellabah blanche entouré de deux joueurs de derbouka du Maghreb. De cette période, le label BYG laissera des traces discographiques. Venant de passer mon Bac, j’avais, cet été là, effectué mon premier boulot d’étudiant aux PTT (Postes-Téléphone-Télégraphe, qui existaient encore) qui me rapporta 800Frs. Pas si mal pour une première paye, compte-tenu que le mouvement ouvrier avait réclamé un salaire minimum de 1000 Frs en 68 ! J’allai illico en dépenser le quart chez mon disquaire, me procurant en particulier le célèbre « Poem for Malcom », « Yasmina a Black Woman » de Shepp, mais comme il joue aussi dans « Ketchaoua » de Clifford Thornton (trompettiste) : j’achète, au passage « Hommage to Africa » de Sunny Murray : j’achète aussi et bien sûr l’album même « Pan African festival » et ainsi de suite. Jusqu’à présent, l’écoute de ces disques (même s’ils ont été pour certains réalisés un peu hâtivement) me procure toujours une grande émotion ravivant sans doute la mémoire des écoutes répétées que j’en fis à l’âge18 ans ! Philippe Carles disait de Shepp à ce moment : « C’est un révolutionnaire, partisan d’une musique violente et subversive. Ce qui compte pour lui : tous les chapitres de la musique afro-américaine ». Oui, et tout cela nous ramenait au blues, à Charlie Parker, il jouait radicalement mais interprétait parallèlement magnifiquement « Body and Soul », se souvenait d’Ellington avec « Prelude to a Kiss » et de tant d’autres choses qui ne pouvaient que ravir l’amateur que j’étais. Et puis, il y avait ce retour vers l’Afrique, autre sujet de passion. Les musiciens arboraient alors des tenues africaines, les titres mêmes des albums s’inspiraient des langues africaines ou de lieux découverts par eux. Parallèlement fit irruption un courant de jazzmen d’Afrique du Sud dont les grands représentants furent Dollar Brand (Abdullah Ibrahim), Chris Mc Gregor, Johnny Dyani, Dudu Pukwana et bien d’autres. Au milieu de ce bouillonnement musical et culturel, les amateurs comme moi, et il y en avait, considérèrent déjà Shepp comme un grand !
D’autres albums suivirent chez America (moins connus peut-être et plus rares) qui confirmèrent ce qui vient d’être dit : « Black Gipsy » (nov 69) avec Chicago Beau (vocal), Julio Finn (harmonica) et un violoniste qui fera parler de lui plus tard : Leroy Jenkins, Dave Burrell
au piano compagnon de route de Shepp… Sur la pochette, on trouve en français le texte de Chicago Beauchamp : « Dans cet album « Black Gipsy », sont réunis quelques-uns des plus grands musiciens noirs de ce siècle. Dans le premier titre qui porte le même nom que l’album, nous avons essayé d’exprimer l’éthique de vie du peuple noir et de transmettre ce sentiment à tous ceux qui l’écouteront. En d’autres termes nous espérons que chaque artiste ou, tout simplement, tous ceux qui aiment l’art et la musique pourront ressentir cette liberté du Gitan et aimer ce que nous essayons de transmettre dans cette musique. Je tiens à remercier tout particulièrement Clifford Thornton et Archie Shepp qui ont très largement contribué à la beauté de ce disque ». Suivra en déc 69 (décidément année très prolifique, et ce n’est pas pour rien), « The Lowlands », avec à peu près la même équipe, sidérante, qui accueille Anthony Braxton et le « vieux » Philly Joe Jones (déjà présent dans « Yasmina a Black Woman »). Shepp est aussi au piano qu’il pratiquera magnifiquement en d’autres circonstances. Chicago Beauchamp écrit à nouveau: « The Lowlands is a musical portrait of live in the black ghettos and southern black communities ». Ma collection s’agrandissait. Dès qu’on parlait jazz, je citais Shepp, tout le monde savait à quel point je l’admirais (parmi tant d’autres qui jouaient avec lui), je prêtais des disques, je lassais un peu mes parents mais ils savaient qui c’était, des copains partageaient ce bonheur…. Néanmoins, je n’avais encore jamais assisté à un concert de mon saxophoniste quasi préféré. Et les concerts dans ma ville natale manquaient encore cruellement.
L’été 1970, c’était décidé, au regard de la programmation d’Antibes/Juan-les-Pins et de St Paul de Vence , j’allais pour la première fois « descendre » dans le sud bien inconnu pour moi et pour lequel il fallait encore bien à cette époque 12 à 14h pour un train de nuit pour aller de Rouen à Nice. Accueilli par la famille d’un copain de lycée à Nice, je me débrouillai pour aller pour la première fois de ma vie au célèbre festival d’Antibes qui programma une soirée en deux parties : Stan Getz et Archie Shepp. Une partie du public était venue pour Stan Getz, l’autre pour Archie. Notre radicalisme, sans doute un peu outrancier, nous avait empêchés d’apprécier à sa juste valeur le talent de Getz. Mais, nous étions là pour Shepp. Antibes était déjà un peu guindé et cher. Le public Shepp, surtout des jeunes, avait bien sûr acheté les places les moins chères. Il suffisait d’attendre le début, pour que d’un même élan, les « fans » enjambent les barrières pour atteindre les places du parterre, les plus chères, les plus vides ! Shepp, avec coiffe et tenue africaine, fit une entrée ovationnée au sein du « Full Moon Ensemble » qui, je ne l’apprendrai que plus tard, sera enregistré toujours par BYG. Je me souviens de Shepp, de son entrée en scène, du son que j’entendais enfin en direct, de l’ambiance dans la pinède, c’était mon premier concert Shepp. Il y avait, entre autres, le trompettiste Cifford Thornton disparu trop tôt, le regretté Beb Guérin l’un des français, contrebassiste, le plus engagé auprès des jazzmen américains venus à Paris qui enregistra également avec Sunny Murray, Alan Shorter et le batteur Claude Delcloo qui sera en partie à l’origine des albums BYG de 1969. Les jours suivants m’attendaient Albert Ayler et Sun Ra à la Fondation Maeght (concerts me marquant pour toujours, sur lesquels je reviendrai à une autre occasion). Mais ce qui resta particulièrement gravé dans ma mémoire, au-delà du concert bien sûr, eut lieu après le concert. Je n’avais rien prévu pour rentrer à Nice et je dus flâner dans Juan-les-Pins. Ce qui ne manquait pas de charme puisque je découvris l’activité nocturne tardive du sud à laquelle n’était pas habitué un jeune normand. Mais pour moi, festival signifiait qu’il devait y avoir quelque chose après le concert, j’avais lu cela de nombreuses fois dans les comptes-rendus. Alors !! En effet, je finis par trouver un lieu où se produisait un pianiste. Ce n’est que plus tard que je compris qu’il se passait même quelque chose d’important. Entrant dans le bar-club, je trouve le pianiste (dont je connaissais le nom
- toujours la lecture des revues-) : Siegfried Kessler. Pas trop de monde, je m’assois donc le plus près possible, scotché au piano, « Siggy » à son scotch. Ravissement total. Siegfried Kessler à Antibes ! Je savais que Gérard Terronès (producteur du label Futura-Records) qui l’avait vite repéré, avait réalisé son premier album (toujours disponible d’ailleurs) avec Barre Phillips (le contrebassiste de New Thing at Newport) et Steve Mc Call . Je ne quitte pas des yeux le pianiste, je bois ses notes, il continue ses scotchs et je suis décidé à rester jusqu’au bout persuadé que Shepp allait venir. C’est ce qui arriva. Mon émotion fut telle que je n’ai jamais oublié cette scène. Shepp s’accoude au comptoir et observe avec attention les évolutions du pianiste. Sans doute trop timide à l’époque, je n’ose pas l’approcher, lui dire un mot comme je pourrais le faire aujourd’hui. Je suis en effet impressionné : Kessler est sur ma gauche au piano, Shepp à droite au comptoir, mes regards vont à présent de l’un à l’autre. Archie va-t-il prendre son sax ? Je resterai jusqu’à la fin de la soirée. Heure inconnue. Sûrement très tard. Belle soirée, mais un peu déçu, Shepp n’a pas joué. C’est plus tard que j’apprendrai dans un article qu’en fait, Shepp écoutait Siggy pour la première fois. ! Ils joueront plus de dix ans ensemble quelques années plus tard. J’ai retrouvé en m’installant à Nîmes vers 2002, celui qu’on appelait « Siggy » oscillant entre voyages en mer et ballades musicales dans quelques lieux de la région. Il se souvenait très bien d’Antibes et du reste. Nous l’avons perdu. Ne manquez pas la musique de celui qui se plaisait à mêler à ses improvisations les pièces des grands classiques qui l’avaient marqué et avec lesquelles il jouait. C’est encore Gérard Terronès (jouant un rôle primordial dans la diffusion de la musique d’Archie Shepp en France) qui réalisa plusieurs enregistrements de cette période avec lui : « Invitation » dans lequel Shepp joue sur deux thèmes en 1979, puis le Archie Shepp « Parisian Concert » avec Cameron Brown (contrebasse) et Clifford Jarvis (batterie) en 1977, Archie Shepp quintet « Tribute to Charlie Parker » en 1979, et la même année Archie Shepp quartet « Round About Midnight » dans lequel on trouve le titre « Blues for Brother George Jackson » leader des Black Panthers, tué en août 1971 dans la cour de la prison de San Quentin , ce titre marquant la fidélité d’Archie Shepp à son engagement des premières années.
Suivront d’autres albums marquant les collaborations diverses de Shepp qu’il est impossible de citer toutes. Shepp tenait désormais une place de choix dans ma discothèque à côté de Coltrane, de Pharoah Sanders, Marion Brown, Sunny Murray, Sun Ra, Albert Ayler, Bobby Few, John Tchicai et tous les autres. Cela dit, pour un grand amateur de Shepp, les concerts manquaient toujours. Ce fut  Rouen Jazz Action (dirigé -et toujours jusqu’à présent- par Michel Jules) qui m’offrira les plus belles occasions de l’entendre. Cette association, dans une mairie plutôt conservatrice, organisait, contre vents et marées, des concerts avec les plus grands représentants de l’avant-garde.
 Les premiers concerts eurent lieu dans une ancienne église désaffectée, imbriquée entre de vieilles maisons au cœur du vieux Rouen  (la Salle Ste Croix des Pelletiers) qui  après avoir été un entrepôt et chai à vin, était devenue un lieu de spectacle et de conférences dont le décor surprenait souvent les musiciens qui sur scène ne pouvaient s’empêcher en jouant d’observer les plafonds et colonnades au-dessus de leur tête. C’est là que se produisit, le 21 janvier 1976, Archie Shepp, que nous attendions, nombreux, entouré de Dave Burrell au piano, Charles Greenlee au trombone, Beaver Harris à la batterie et Cameron Brown à la contrebasse. 
 Quelle formation ! Je les connaissais tous par les lectures, les pochettes, les disques précédents. Salle comble, beaucoup d’étudiants. La salle était « équipée » de vieux sièges en bois, genre cinéma d’autrefois. Peu importe, on pouvait s’asseoir par terre pour être dans les premiers rangs sur un sol souvent poussiéreux, d’autres préféraient s’accrocher aux chapiteaux des piliers, interdit ou pas, ça fumait pas mal dans les coins. Entrée des musiciens ovationnée et c’était parti pour deux bonnes heures. Le son n’était pas toujours au top dans ce lieu, mais cela ne nous dérangeait pas, ça jouait, fort, rapide, les thèmes s’enchaînent sans répit, ça crie, ça chante, « Uhuru » ! « Mama Rose » ! « Freedom » ! « Revolution » ! Le public réagit, applaudit, siffle et crie sa joie, véritable partage de ce que les musiciens nous envoient au travers de la musique. Les musiciens sentaient notre adhésion et n’en jouaient que de plus belle. La vague américaine déferlait sur un public européen qui n’attendait que cela. Beaucoup de jazzmen américains s’installeront d’ailleurs durablement en Europe et en particulier en France. Ce que nous étions auparavant un peu condamnés à suivre de loin, arrivait chez nous. Les détracteurs de ce courant devaient faire face à un rempart sévère de partisans acharnés ! En octobre 1981,  Rouen Jazz Action  reçut à nouveau Shepp en quintet  . L’ambiance ne change pas, Shepp est toujours bon, il garde la même puissance de jeu, tradition enrobée de free ou free bardé de blues et de swing.
A partir de là, je ne manquerai pas les occasions de concerts et les enregistrements innombrables. Dans le désordre : rencontres avec de prestigieux pianistes tels Mal Waldron (peu de temps avant sa disparition), Tchangodaï, Horace Parlan, Dollar Brand ; avec des voix comme Abbey Lincoln « Painted Lady » ou « Archie Shepp et Jeanne Lee » dont les titres évoquent bien la traversée du saxophoniste de toute l’histoire du jazz : « Sophisticated Lady », « Blue Monk » , « Tune for Shepp » dédicacé à Sun Ra et le toujours présent « Mama Rose » que Shepp n’abandonnera jamais, pour notre plus grand bonheur ! Voix aussi de Joe Lee Wilson comme dans « Attica Blues Big Band ». Il retrouve Sunny Murray et Richard Davis « St Louis Blues », les amis d’au moins 40 ans : Roswell Rudd, Andrew Cyrille, Reggie Workman, Gracham Moncur III et Amiri Baraka (Le Roi Jones) dans « Live in New York » en 2001 affichant tous une superbe énergie et le plaisir évident des retrouvailles. La discographie est immense à laquelle il faut ajouter le propre label de Shepp « Archie Ball » qui a produit par exemple « Gemini » avec encore d’autres vieux amis : Steve Mc Craven (batterie), Wayne Dockery (contrebasse) et Tom Mc Clung actuel pianiste régulier du groupe qui se produit depuis plusieurs années. Une de mes très récentes flâneries dans « les Jeudis de Nîmes », alors que je travaillais à ce texte, m’a amené à fouiller dans un bac de disques. Je suis tombé sur un album du label Steeple Chase de 1982 … Archie Shepp avec le pianiste Jasper Van’t Hof. Titre ??? Je vous le donne en mille : « Mama Rose » !!! La pochette à elle seule mérite l’achat : portrait de Shepp, chapeau de paille, pipe à la bouche, pipe qu’il arborait déjà sur la pochette de « Four for Trane ». Sur un fond blanc, écrit en gros « Mama Rose » qui rappelons-le est un hommage à sa grand-mère qui connut les humiliations de l’esclavage. Ce titre apparaît fidèlement et régulièrement depuis le début de sa création, à chaque fois émouvant.
A coup sûr, comme lors de sa venue précédente à Junas, Archie probablement jouera, récitera, chantera, criera « Mama Rose » (le 22 juillet 2011) avec Tom Mc Clung au piano et une formation qui prouvera que le lien avec l’Afrique, les racines, n’a jamais été coupé. Plus de quarante après l’écoute du « Matin des Noirs », la « New Thing » sera encore là. Il y aura le souffle de Shepp, mais à travers lui, celui de tous ceux (pour beaucoup disparus aujourd’hui) qui auront oeuvré ensemble, pour certains dans des conditions difficiles, à façonner ce courant musical qui permettait déjà à Philippe Carles et JL Comoli d’écrire dans
la préface de l’ouvrage « Free Jazz et Black Power » en 1971 : « Qu’y a-t-il dans l’amour du jazz ? La beauté, l’émotion, la nostalgie, l’excitation, la jeunesse, la révolte, tout cela sans doute. Mais d’abord, le goût des chemins nouveaux, le vif désir de l’inouï ».
Patrice Goujon président de l’Association Le Jazz Est Là - Nîmes
15 juillet 2011
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